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Homo affectivité
Par Michelle Larivey , psychologue

Cet article est tiré du magazine électronique
" La lettre du psy"
Volume 5, No 10: Novembre 2001


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Résumé de l'article

Tous les humains, tout au long de leur vie, ont des besoins affectifs auxquels il est important de répondre. Pendant leur enfance, c'est surtout auprès de leurs parents qu'ils cherchent à combler les plus importants. Mais devenus adultes, c'est en grande partie dans leurs relations amoureuses qu'ils recherchent les réponses.

Pourquoi certains d'entre nous se tournent-ils vers des partenaire du même sexe pour combler ces besoins? Quelle est la place réelle de la sexualité dans l'expression et la satisfaction de ceux-ci? Devons-nous chercher les réponses plus loin que dans les gênes, les hormones, les neurotransmetteurs ou les pressions du milieu?

Depuis qu'elle est psychologue, Michelle Larivey étudie la façon dont les personnes s'y prennent pour combler leurs besoins affectifs. Sans prétendre résoudre toute la question, elle puise dans son expérience clinique pour tenter d'apporter un éclairage supplémentaire sur les choix amoureux. Elle en vient notamment à la conclusion qu'il n'y a pas vraiment de différence entre les besoins de ceux qui se qualifient d'hétérosexuels et ceux qui se considèrent homosexuels. Dans les deux cas elle explique par certains facteurs affectifs et transférentiels la recherche d'intimité et l'attrait sexuel.


Table des matières
    Introduction
    A. Les méandres de l'affectivité
    B. Danger: confondre les besoins
    1. Des indices
    C. Le phénomène du transfert
    1. Ce que c'est
    2. Des indices pour déceler le transfert
    Conclusion

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Vos questions liées à cet article et nos réponses !




Introduction


Nous cherchons tous à nous lier à des personnes capables de nous nourrir au plan affectif. À part la relation parentale, le lien le plus serré de notre vie est le lien amoureux. À travers ces rapports d'intimité et de partage, nous cherchons à combler des besoins fondamentaux qui, tout en nous nourrissant, participent à notre développement personnel.

En général, c'est avec des personnes de l'autre sexe que nous cherchons à créer l'intimité nécessaire pour répondre à ces besoins. Mais un certain nombre d'entre nous recherchent plutôt une personne du même sexe comme partenaire amoureux.

Depuis une trentaine d'années, mon expérience clinique m'amène à examiner la façon dont les personnes s'y prennent pour combler leurs besoins affectifs. J'en viens à la conclusion que les besoins impliqués dans la relation amoureuse sont les mêmes pour tous, quelle que soit leur orientation sexuelle. Pourquoi donc certains d'entre nous sont-ils davantage attirés par des relations amoureuses avec des personnes de leur sexe? Quelle est la place véritable de la sexualité dans cet échange?

C'est à ces importantes questions que souhaite apporter des réponses. La science médicale tente de les résoudre en cherchant du côté des gènes. Mais elle n'a encore rien démontré de ce côté. Certaines écoles de pensées y voient une déviation évidente de la nature, voire une perversion condamnable. Les visions sociales à la mode en font un accident du destin devant lequel l'individu n'a d'autre choix que de se soumettre. Il me semble important d'aller au-delà de ces jugements sommaires pour chercher à comprendre le sens de ces préférences et identifier le cheminement qui y conduit.

Mais plus encore, je crois que cette compréhension des mécanismes et des besoins affectifs réels en jeu ouvre la porte à une recherche plus efficace de satisfaction et d'épanouissement personnel. C'est donc un chemin pour sortir de la répétition compulsive des méthodes inefficaces que j'espère indiquer ici. Le sujet étant vaste et complexe, je le traiterai en deux temps. Ce premier article a pour but de présenter la problématique transférentielle de l'homosexualité. Le suivant traitera du travail de résolution de ces transferts.


A. Les méandres de l'affectivité


Il y aurait des millions d'exemples possibles. Les deux suivants ne sont pas des prototypes, car les caractéristiques intrinsèques à chaque relation sont toujours uniques. Aucune relation parent-enfant n'a de réplique identique, y compris dans la même famille et même avec des jumeaux. Toute relation possède sa propre dynamique qu'il est difficile de saisir entièrement, surtout de l'extérieur. Il faut donc considérer ces exemples comme une illustration de l'influence que notre relation avec nos parents peut avoir sur notre parcours de vie et non comme un modèle auquel chaque relation correspond. Il faut y voir également une illustration de l'impact qu'ont eu sur nos choix d'adaptation, les caractéristiques personnelles de nos parents. Ces facteurs ne sont évidemment pas les seuls à avoir contribué à nous façonner: d'autres milieux de vie que celui de la famille et d'autres relations que celles avec nos parents ont participé à notre évolution.


    Thierry

    Aujourd'hui Thierry appuie sa certitude quant à l'origine "génétique" de son homosexualité par le fait que "son attrait pour les hommes" remonte à sa plus tendre enfance. Mais pour bien comprendre , il faut examiner de quel genre d'attrait il s'agissait. Selon ses dires, il a toujours aimé la présence des garçons et se prenait facilement d'affection pour certains d'entre eux. Ces relations avaient-elles une connotation sexuelle? Pas la moindre.

    À l'adolescence, il éprouve un véritable amour pour son professeur de physique. Bien sûr ses sentiments demeurent secrets. En même temps qu'il est exalté par les fantasme nourris à l'égard de cet homme, il est apeuré par la force de cet attrait. Il rêve avec d'intenses émotions que celui-ci l'amène sur sa moto, lui enseigne à la conduire. Il rêve d'être à ses côtés, sans parler, juste pour sentir sa présence forte et chaude. Ses émotions les plus fortes surviennent lorsqu'il rêve que cet homme affirmé et doux à la fois, s'intéresse à lui. Ce dernier lui inspire une telle confiance qu'il se prend souvent à souhaiter l'avoir pour père.

    Car pendant toute son enfance, le père de Thierry n'a été qu'un ombre. Ses parents ne s'entendent pas et son père se retire systématiquement, abandonnant son fils à son épouse (c'est du moins ainsi que Thierry le vit). Tout en souffrant de l'absence de son père, Thierry lui en veut énormément de cet abandon et de son effacement.

    Ses premières tentatives pour le rejoindre s'avèrent vaines. Il ne persévère pas dans cette recherche, voyant dans son désir d'être aimé et considéré par lui, une trahison à l'égard de sa mère. Sans lui interdire d'aimer son père, cette dernière, en effet, dénigre ouvertement son mari. Thierry s'impose le devoir de satisfaire sa mère qui a renoncé à sa relation maritale pour tout investir en lui. L'adulation qu'elle porte à Thierry est lourde et l'emprisonne, d'autant plus que sa mère est très exigeante à son égard.

    Thierry est aussi déchiré devant les confidences de sa mère sur son union maritale. Il lui semble qu'il doit rejeter son père à cause du mal que ce dernier fait à sa mère, même s'il n'a lui-même aucune expérience directe du "monstre". Il doit en quelque sorte se forcer à avoir les "sentiments adéquats" qui lui garantiront une bonne relation avec sa mère, la seule adulte sur laquelle il puisse compter comme enfant.

    Durant toute son enfance et son adolescence, Thierry est donc dominé par une mère qu'il aime mais qui lui inspire aussi de la peur. En même temps il est abandonné par un père qu'il voudrait aimer mais ne réussit pas à rejoindre

    À l'adolescence, il est plutôt désarçonné par la présence des filles. Il croit qu'elles ne l'attirent pas alors qu'en réalité il en a peur et n'a aucune confiance en sa capacité de les intéresser. Elles sont expressives, exigeantes. Lui se trouve "coincé", certainement incapable d'être à la hauteur de leurs attentes. Par contre, même s'il est relativement timide avec les garçons, il apprécie leur présence. Il trouve avec eux une certaine affinité qu'il n'a pas avec les filles et, à cause de cela, se sent davantage en confiance.

    Sa première expérience sexuelle se passe sans qu'il ait trop à dire. Son professeur de piano, un homme d'un certain âge, l'entraîne subtilement vers une jouissance qu'il ne soupçonnait pas. Ses leçons de piano se transforment durant un certain temps. Les sentiments qu'il éprouve pour cet homme ressemblent à ceux qu'il éprouvait à l'égard de son professeur de physique; à la différence qu'avec le professeur de piano il atteint parfois le 7ième ciel!

    Pourquoi investir dans les filles quant il a tout sous la main et que l'entreprise de les séduire s'apparente à une montagne infranchissable? Pourquoi ne pas se diriger vers ce qui est immédiatement plus nourrissant et confortant?

    Thierry se sent aimé. Il a enfin de l'importance pour un homme. Cet homme n'est pas comme son père: il vient vers lui, se préoccupe de lui. Il est même tendre avec lui! Comme tout adolescent, les hormones explosent dans son corps: il découvre la puissance des caresses et du corps à corps pour l'éclatement de sa virilité. Ses sentiments s'entremêlent avec le plaisir sexuel: quelle aubaine!
L'adolescence est une étape durant laquelle s'élabore notre identité (voir "Enfance et société" par E. H. Erickson). Comme tout adolescent, Thierry est mu d'abord par le besoin de se construire. C'est en grande partie à cela que servent les relations adolescentes. En général les garçons recherchent des filles qui les attirent; ils leur confèrent le pouvoir de les confirmer comme hommes attirants. Ils continuent avec celles-ci, le travail de développement amorcé avec leur mère. Ils appuient leur exploration sur leur lien avec une mère qui les a rassurés sur leur capacité d'aimer, d'être aimés et d'avoir une relation satisfaisante avec une femme.

Mais lorsque le droit à l'existence est encore fragile, c'est celui-ci qui alimente principalement la relation. Dans ce cas, les contacts sexuels servent souvent de prétexte à la tentative de combler l'autre besoin: celui d'être confirmé comme être aimable et valable. C'est essentiellement cela que Thierry recherche avec son professeur. Ce phénomène est observable autant chez les homosexuels que chez les hétérosexuels.

On pourrait penser que l'adulation de sa mère devrait avoir inculqué à Thierry la certitude qu'il est aimable. Mais il n'en est rien. Sans le savoir explicitement, Thierry a compris intuitivement que l'amour excessif de sa mère était surtout compensatoire et qu'il ne concernait pas vraiment sa valeur comme personne. Le travail que Thierry doit effectuer pour gagner son droit à l'existence est considérable. (Voir "Conquérir la liberté d'être soi-même" à ce sujet.) Mais pas plus que celui de beaucoup d'entre nous pour qui l'apport parental sur ce plan est déficient. Ce n'est pas en soi ce qui explique son orientation vers les hommes.

Qu'elle soit acquise plus facilement ou à travers un cheminement difficile, l'assurance de notre valeur comme personne ne peut nous être transmise totalement par nos parents. C'est pour chacun d'entre nous une conquête à faire, un défi à relever dans notre démarche de croissance personnelle. Cette conquête sera plus longue si la confirmation nous a beaucoup manqué ou si elle a été sapée au cours de l'enfance et de l'adolescence (par des abus sexuels, la négligence ou le dénigrement systématique, par exemple).

Même lorsque nous avons eu le support de l'un de nos parents pour cette conquête, le droit à l'existence demeure fragile si l'appui de l'autre parent nous a manqué. Par exemple, il peut arriver que nous soyons convaincus qu'un de nos parents nous a aimé et respecté profondément mais que nous n'avons pas reçu le même message de l'autre parent. Cette situation est typique d'une famille où la mère est chaleureuse et enveloppante alors que le père est autoritaire, exigeant et critique. Dans un tel contexte, l'amour de la mère ne suffit pas à inculquer le droit à l'existence aux enfants. Il leur faut aussi se rassurer avec leur père. Dans ce cas, nous sommes attirés par des relations dans lesquelles nous revivons en partie ce que nous avons vécu avec notre père. Elles nous servent de situation transférentielles pour tenter de résoudre cette impasse (Cf "Le transfert dans les relations").

Il est facile alors de conclure faussement à une tendance homosexuelle inscrite dans nos gènes: il suffit d'un rapport sexuel satisfaisant avec un partenaire du même sexe. Parfois on se contente même, pour arriver à la même conclusion, de l'attrait pour les personnes de notre genre. Mais la réalité de l'identité sexuelle n'est pas une chose si simple. Nous verrons dans l'exemple qui suit que des attraits semblables ne mènent pas nécessairement à des conclusions identiques.


    Marjolaine

    Durant toute sa vie, Marjolaine a aimé certaines femmes avec intensité: une religieuse enseignante, une amie, et quelques femmes en vue auxquelles elle n'avait pas accès. Ces amours prennent une telle place dans sa vie que cela la trouble. Elle entreprend une psychothérapie pour en comprendre le sens.

    Elle découvre alors que ces femmes incarnent la mère aimante qui lui a manqué. En effet, durant toute sa jeunesse, elle a vécu avec une mère qui l'ignorait. "C'est une petite fille raisonnable; elle ne demande pas grand chose" entendait-elle sa mère répéter le coeur serré. Elle est demeurée longtemps en attente d'une relation avec sa mère qui la nourrisse affectivement. Son père était plus aimant, mais ses parents étant séparés, elle ne le voyait que très peu. Pas suffisamment pour qu'il comble son besoin de se sentir aimée. Elle a donc été forcée de l'aimer "à distance".

    Dans sa recherche de contact avec les femmes qui l'attirent, Marie sait maintenant qu'elle n'a aucun désir de relations sexuelles. Parce qu'elle avait un doute à ce sujet, elle a vérifié à quelques reprises. La conclusion a été négative. Ce qu'elle aime avec les femmes qui l'attirent, c'est de recevoir de la tendresse et surtout d'en donner. Marjolaine est une femme très chaleureuse qui a souffert, durant son enfance de fille unique, d'une grande solitude affective.

    Sa vie sexuelle avec son mari se déroule sans problème majeur et sa vie familiale est plus que satisfaisante. Elle a bien quelques problèmes avec son mari, entre autres une difficulté semblable à celle vécue avec sa mère: elle le trouve difficile à atteindre.

Qu'est-ce qui différencie l'orientation de Marjolaine de celle de Thierry. Ne cherchent-ils pas une chose semblable, soit l'amour d'un parent qui les confirmerait dans leur valeur comme personne?

Deux différences me semblent fondamentales: la nature des relations avec l'autre sexe et la façon d'intégrer les premières expériences sexuelles. Voyons ça plus en détail.

D'abord, Marjolaine n'a pas peur des hommes. Elle les aime sans ambivalence. Même si sa relation avec son père est truffée de manques, elle a toujours été sans équivoque et jamais elle n'a souffert d'abus de sa part. Marjolaine est en confiance avec les hommes; c'est donc naturellement vers eux qu'elle s'est tournée pour ses relations sexuelles exploratoires de l'adolescence. Pour elle aussi ces expériences étaient fortement teintées de la recherche d'une confirmation non sexuelle. Elle voulait acquérir ce qu'elle n'avait pas obtenu dans sa relation avec sa mère: la certitude d'être une personne aimable et valable.

Thierry, au contraire, a peur des femmes. Sa relation avec sa mère est ambivalente: elle est faite à la fois d'amour et de haine. Un tel contentieux avec le genre féminin (développé avec celle qui a été, comme toutes les mères, la première femme de sa vie) serait trop lourd à porter avec une partenaire féminine. Il s'en détourne donc forcément.

Ensuite, l'expérience sexuelle que Marjolaine a tentée en guise de vérification de son "orientation sexuelle" a eu lieu alors qu'elle avait la capacité non seulement de reconnaître ses véritables sentiments et besoins, mais aussi de les affirmer. Peut-être Thierry avait-il aussi l'impression qu'il ne recherchait pas d'abord un contact sexuel dans ses premières relations avec des hommes. Mais il aurait été trop coûteux affectivement de risquer de perdre le contact avec l'homme dont l'intérêt le comblait. Il est possible aussi, que l'abondance de la testostérone chez l'adolescent mâle rende plus difficile pour lui la différenciation des sentiments et du désir sexuel.

Ces exemples soulèvent des questions. L'expérience de vie avec nos parents peut-elle avoir une telle influence sur nos relations subséquentes? Jusqu'à quel point sommes-nous déterminées par elles? Sommes-nous prisonniers de l'adaptation que nous avons dû faire dans notre enfance pour survivre au plan affectif?

Depuis un peu plus d'un siècle, les spécialistes qui étudient la vie intra-psychique et le comportement humain n'ont plus de doute à ce sujet. Nous sommes en partie façonnés par notre relation avec la première femme et le premier homme de notre vie. Notre dépendance physique et affective à leur égard nous pousse, pour survivre, à nous adapter à leurs besoins et il faut bien le dire, à leurs problèmes personnels. Mais nous ne sommes pas pour autant prisonniers de ce que nous avons vécu avec eux. Avec l'âge, notre dépendance à leur égard diminue et il nous est possible de récupérer le pouvoir qui était jadis entre leurs mains. C'est justement cette récupération que permet la "résolution du transfert" dont il est question dans "L'Auto-développement: psychothérapie dans la vie quotidienne" et dans "Conquérir la liberté d'être soi-même".

Pour récupérer le pouvoir laissé entre les mains de nos parents et remis dans celles de leurs substituts, nous avons trois conquêtes à réaliser. Dans un premier temps, c'est avec nos parents que nous travaillons à la recherche de ces droits fondamentaux. Devenus adultes, c'est avec leurs substituts que la poursuivons.

La première recherche a trait au droit à l'existence, c'est-à-dire la liberté intérieure de vivre nos émotions et d'avoir des besoins. La seconde concerne le droit d'avoir une identité distincte. Enfin, la troisième porte sur l'identité sexuelle qui consiste en la "... découverte progressive d'un soi sexué adéquat et d'une démarche visant à posséder sa propre expérience sexuelle." (L'Auto-développement: psychothérapie dans la vie quotidienne", p. 197). Cette troisième conquête sera traitée sous peu dans un autre article. L'important, dans le cadre du présent article, c'est de savoir que la démarche de confirmation comme être sexuel n'est pas du tout la même que celle qui vise la confirmation comme être valable et aimable. Nous verrons ci-dessous qu'elles sont souvent confondues, en particulier dans le cas de l'homosexualité.









B. Danger: confondre les besoins


Si nous n'avons pas accès aux besoins qui sous-tendent les attentes, les demandes et aussi les reproches manifestés dans nos relations transférentielles, nous courons le risque de nous méprendre quand à la cible à viser pour obtenir la satisfaction désirée. La confusion la plus répandue consiste à assimiler la recherche du droit à l'existence à celle de l'identité sexuelle Voyons en quoi consiste cette confusion entre ces deux types de transferts et qu'est-ce qui nous porte à le faire.

La plupart des adolescents et des adultes sont rébarbatifs à avouer leur besoin d'affection (ceci est probablement vrai dans la plupart des cultures). Il est tout aussi embarrassant de rechercher ouvertement la confirmation de notre valeur comme personne. Et la plupart du temps, c'est à peine si nous nous l'avouons à nous-même. Aussi, lorsque c'est le désir impérieux d'être aimé par une personne importante (un amoureux, par exemple) qui nous anime, nous choisissons souvent de dissimuler la véritable nature de notre recherche. Car cet aveu nous rendrait très fragile; la vulnérabilité est justement difficile à vivre lorsque le droit à l'existence n'est pas tout à fait conquis. Nous exprimons nos résistances de différentes façons:

    "C'est enfantin d'avoir autant besoin d'affection à mon âge. Je devrais avoir dépassé cela."

    "Je ne vois pas comment une personne qui a tant besoin d'affection peut être séduisante!"

    "Je suis trop dépendante. Elle ne voudra certainement pas de moi!"

    "Je ne vais toute de même pas lui laisser voir que j'ai peur de le perdre, il va croire que je m'accroche."

    "Pour moi ce qui compte le plus c'est d'être aimé. Je suis certainement un dépendant affectif!"
La sexualité constitue alors l'écran par excellence pour masquer ces besoins affectifs: elle est plus acceptable à nos propres yeux et plus "présentable" socialement, notamment parce que le fait d'avoir des besoins sexuels plutôt que d'affection et de tendresse est considéré comme une caractéristique de maturité. Les hommes sont particulièrement portés à recourir à cette forme de camouflage, mais les femmes s'en servent aussi.

Même s'il est important de distinguer le besoin en cause, cela ne signifie pas que les besoins d'affection et ceux de nature sexuelle soient contradictoires. L'intérêt pour les relations sexuelles existe chez l'adulte et l'adolescent même lorsque le droit à l'existence n'est pas acquis totalement. C'est le fait de se méprendre quant au besoin en jeu qui est la source de problèmes pour la satisfaction et le développement psychique. Cette illusion plus ou moins volontaire nous empêche non seulement d'être pleinement satisfaits mais aussi d'assumer notre besoin. Or, il est impossible de progresser réellement dans nos relations transférentielles si nous n'en reconnaissons pas l'enjeu et si nous ne reconnaissons pas ouvertement le besoin en cause. C'est le fait d'assumer le besoin avec l'interlocuteur transférentiel qui nous permet d'en reprendre possession. Pour des explications plus détaillées, voir "Conquérir la liberté d'être soi-même".

C'est donc en prenant possession de ce besoin, petit à petit, dans nos multiples transactions interpersonnelles, que nous reprenons le pouvoir qui appartenait autrefois à nos parents et que nous remettons maintenant entre les mains de leurs substituts transférentiels. Voyons comment Thierry et Marjolaine appliquent ce principe dans la conscience de leur besoins réel et leur façon de l'assumer.

Il semble que Marjolaine soit consciente de ce qu'elle recherche auprès des femmes qui l'attirent. Son expérience de contacts sexuels avec elles lui a permis de faire cette clarification. Il n'est pas certain que ce soit le cas de Thierry. Pour quelles raisons ce dernier négligerait-il de faire la différence entre son besoin d'affection et la recherche de son identité sexuelle? Voici quelques hypothèses.

  1. Il est possible que son besoin d'être aimé et reconnu comme valable par une figure paternelle ne soit pas légitime à ses yeux. Dans ce cas, il ne le considère tout simplement pas. Il pourrait même le nier, c'est-à-dire avoir réussi à se convaincre que ce besoin n'existe pas.

  2. Il est possible qu'il ne porte pas assez attention à son expérience émotionnelle pour cerner précisément ce qu'il vit. Dans ce cas, il ne pourrait identifier clairement de quoi provient sa satisfaction dans son rapport avec son professeurs, ni les causes de ses insatisfactions. De plus, s'il est peu sensible à ce qu'il vit, il rejette facilement les indices qui pourraient l'en informer. Par exemple, un certain déplaisir dans la sexualité, un grand malaise à certains moments, l'impression de ne pas faire exactement ce qu'il veut, mais plutôt d'agir pour faire plaisir à l'autre...

  3. On peut croire aussi que l'expérience sexuelle lui plaise et qu'il ne veuille pas la compromettre. Son besoins d'affection lui apparaît alors comme un problème, une marque d'immaturité qui pourrait le faire baisser dans l'estime de son amant.

  4. Peut-être est-il en état de soumission, laissant l'autre décider ce qui est bon pour lui (comme il l'a fait durant toute sa vie avec sa mère). Comme son professeur l'aborde ouvertement par le truchement du sexe, il s'y prête docilement. Sans qu'il en soit question en paroles, il prend plaisir à l'affection qu'il reçoit à travers les gestes sexuels. Pour lui, c'est beaucoup mieux que le désert dans lequel s'est incrustée sa relation avec son père.

1. Des indices

Nous disposons heureusement de certains indices qui nous permettent de ne pas nous méprendre. Si nous voulons nous en servir, il devient possible de nous nourrir plus complètement dans nos relations. Car bien sûr, si la satisfaction du besoin d'être reconnu comme aimable et valable passe par la manifestation d'affection, les ébats strictement sexuels ne pourront suffire à les combler. Au contraire, la primauté donnée alors au sexe par le partenaire est souvent vécue comme une négation de notre personne. N'est-ce pas pour cela que beaucoup de femmes, qui d'une façon générale ont moins d'objections à désirer de l'affection, réclament la tendresse dans les relations sexuelles? N'est-ce pas pour cette raison que les relations sexuelles entre femmes sont surtout empreintes de tendresse?

Mais qu'en est-il des hommes? Il semble qu'ils soient plus enclins à faire la distinction entre les relations sexuelles pour le plaisir purement physique et la relation sexuelle qui répond à des besoins affectifs. Peut-être s'avouent-ils plus facilement cette différence que la plupart des femmes. Par contre, sans minimiser la résistance d'un grand nombre de mâles à reconnaître leur besoin d'être confirmés dans leur valeur comme personne, il est peut-être plausible que l'effet puissant des hormones mâles serve parfois d'écran aux vrais besoins (comme ce pourrait être le cas chez Thierry).

Une recherche récente établissait en effet une différence quant à l'intensité des relations sexuelles selon la quantité d'hormone mâle en présence dans le couple. Ainsi, une relation sexuelle entre deux femmes serait moins empreinte de sexualité que celle entre deux hommes. Cette hypothèse présente un certain intérêt quand on considère qu'un grand nombre de relations entre homosexuels mâles se passent sous le signe d'une activité sexuelle brute et violente, souvent complètement exempte de contact affectif.

Toutefois, la testostérone ne saurait expliquer à elle seule la férocité de certains rapports sexuels caractéristiques des relations entre homosexuels hommes. Il faudrait plutôt voir ces pratiques comme une tentative de régler un contentieux de passé, probablement concernant un parent. En d'autres mots, il s'agirait en fait de tentatives malhabiles de compléter des expériences transférentielles. Comment comprendre autrement des impulsions à répétition comme les suivantes?

    "Je les aime adonis: doux et tendre, mais j'ai le fantasme de les faire souffrir?"

    "Je me prête facilement au désir d'un homme de m'asservir."
Malheureusement ces tentatives de résoudre des expériences passées se font sur un mode "stéréotypé", sans que le vrai sujet ou les besoins sous-jacents ne soient révélés et probablement la plupart du temps sans qu'ils soient conscients. Nous verrons dans la prochaine section, en quoi consistent les modes d'interaction stéréotypés.

Ces scénarios stéréotypés ne sont pas propices à compléter l'expérience inachevée; ils servent essentiellement à éviter le ressenti profond, ce qui fait qu'ils mènent nécessairement à une impasse. C'est pour cela qu'ils sont répétés à l'infini sans qu'on ne puisse déceler d'évolution. C'est au contraire le fait d'aller au fond de ces fantasmes pour découvrir les émotions qu'ils révèlent, pour laisser émerger les besoins qu'ils sous-tendent, qui permettrait de trouver le moyen de régler le vrai problème et d'obtenir une réelle satisfaction.

C. Le phénomène du transfert


Ce sujet a été abondamment traité dans La lettre du psy. (Voir les articles Les transferts dans nos relations et Aux sources du transfert) Pour les besoins de cet article, voici un résumé sommaire de l'essentiel de cette problématique.


1.Ce que c'est

Nous considérons être en transfert avec une personne lorsque nous réagissons à elle comme si elle était une tierce personne, en l'occurrence, l'un ou l'autre de nos parents.

    Thierry rêve à l'attention de son professeur de physique. Il sent que c'est cela qui lui manque de son père.

    Thierry a, avec les filles, le même sentiment d'infériorité qu'avec sa mère. Il est subjugué à l'avance par les leurs "exigences" et aussi incapable de s'affirmer avec elles qu'avec sa mère.

    Marjolaine a des élans irrésistible vers des femmes qui représentent une figure maternelle chaleureuse. C'est précisément ce qui lui a cruellement manqué avec la sienne.

    Thierry se sent comblé par l'importance qu'il a dans la vie de son professeur de piano. C'est une place identique qu'il a déjà souhaité avoir dans le coeur de son père (même s'il vivait des sentiments ambivalents à son égard).

2. Des indices pour déceler un transfert

Ce n'est pas la personne qui ressemble à mon père ou à ma mère. C'est moi qui réagit de la même manière que je réagissais à mon parent: même attentes, mêmes demandes ou reproches, même émotions, même besoin et même façon de faire pour obtenir une réponse à celui-ci. Et enfin, même "silence" quant à ce besoin crucial..


  1. Les mêmes émotions

    Nous réagissons à nos parents par des émotions. Dans un transfert, nous vivons des expériences émotionnelles identiques à celles que nous avons vécues avec notre parent. Mais nous pouvons aussi vivre les émotions inverses dans le cas où nous obtenons dans la relation ce dont nous avons besoin.

      Thierry obtient de son professeur ce qui lui manque tant de son père. Ce qu'il vit est à l'inverse de ce qu'il vit avec son père: il aime cet homme sans ambivalence et se sent heureux en sa présence.

      Marjolaine retrouve souvent la même frustration qu'avec sa mère. Elle passe inaperçue. Souvent, aussi, la même déception: elle se donne beaucoup pour être remarquée et cela ne réussit pas. Cela l'a mène quelques fois à la même rage.

  2. Les mêmes attentes

    Les attentes ou les demandes sont la manifestation de besoins. Nous avons l'habitude d'en rester aux attentes sans nous interroger sur les besoins qu'elles cachent. Nous définissons alors ce que nous voulons en termes de ce que l'autre pourrait faire pour nous satisfaire.

      Thierry souhaite être important: que ses professeurs lui portent attention, aiment sa présence (tour de moto), lui apprennent des choses.

      Marjolaine souhaite un échange de sentiments affectueux: que cette femme la remarque, qu'elle lui sourie.

  3. Les mêmes reproches

    Les reproches sont l'envers des demandes. Ce sont des formes durcies de demandes. Dans une relation transférentielle il est plus facile de manifester notre insatisfaction que de dévoiler nos besoins. Nous avons l'impression d'être moins vulnérables en faisant des reproches.

      Thierry reproche aux filles leur exigence (il n'est peut-être pas conscient qu'il s'agit de sa réaction aux exigences de sa mère)

      Lorsque son professeur de piano termine la leçon en lui laissant savoir qu'il est pressé, Thierry est fâché. Il lui reproche intérieurement d'être moins important que son prochain élève.

      Marjolaine reproche aux hommes leur incapacité d'être responsable. Elle n'est pas consciente qu'elle a développé cette perception des hommes avec son père et que sur ce point, elle est en transfert avec les hommes. Elle reproche férocement à ce dernier de les avoir laissés tombés. Sa séparation d'avec sa mère l'a privée son seul allié, de sa seule source d'affection. Elle ne fait pas facilement confiance aux hommes!

  4. Le même besoin

    Le besoin fondamental auquel nous cherchons réponse est différent selon le transfert actif dans notre vie présente. Thierry et Marjolaine ont le même besoin. Il concerne le droit à l'existence.

      Thierry: exister pour l'autre d'une façon qui lui confirme sa valeur comme personne et le rassure sur le fait qu'il est aimable.

      Marjolaine: faire un effet sur l'autre qui lui prouve qu'elle est quelqu'un de valable et d'aimable.

  5. Des comportements stéréotypés

    Les comportements stéréotypées sont des gestes que nous répétons sans les adapter à la situation particulière. Il suffit que la situation soit grossièrement semblable pour déclencher la répétition. Par exemple, lorsqu'il ne fait pas ce que je veux, je boude toujours; si elle me critique, je lui prouve que son comportement est pire que le mien; s'il est affectueux avec moi, je deviens distante et peu de temps après, c'est la querelle, immanquablement; quand elle se fâche, je m'en vais... etc. Les comportements stéréotypées ont tous une caractéristique en commun: ils servent d'écran aux émotions et aux besoins véritables.

      Avec les hommes dont il désire l'attention, Thierry se comporte toujours de la même façon: il se tient à distance, souhaite intérieurement qu'ils s'approchent de lui. En même temps, il est craintif car il ne sait pas comment il se comportera s'ils s'approchent effectivement. Lorsque ce qu'il souhaite arrive, il en jouit intérieurement tout en tentant de dissimuler à quel point cela est important pour lui.

      Quand il ne reçoit pas les marques d'affection désirées, Thierry boude. (De la même manière qu'il boude son père qui n'est pas venu à lui).

      Marjolaine ne s'avance pas trop. Elle a peur d'être rabrouée comme elle l'a souvent été avec sa mère lorsqu'elle cherchait de l'affection. Mais elle est très performante. Elle a les meilleures notes pour impressionner ses professeurs. Elle conduit son équipe de soccer à la victoire, à répétition. Cela lui vaut d'être vedette à son collège. C'est son moyen typique de se faire remarquer de celles dont elle veut l'attention.

    De plus, les comportement stéréotypés donnent lieu à des scénarios répétitifs: nous avons une réaction identique à celle que nous avions avec notre parent, d'un interlocuteur transférentiel à l'autre.

      Thierry a le même comportement d'attente passive avec son professeur de piano qu'il a eu avec son professeur de physique. De plus, il utilise les mêmes moyens qu'il employait avec sa mère, pour conserver l'affection: il est gentil, obéissant, docile. Il a appris avec elle que c'est ainsi qu'il mérite l'amour; il ne déroge donc pas de ce modèle. Il sait au fond que c'est ce qui le tuerait dans une relation avec une fille: il serait complètement envahi et à son service. Pour lui, à l'heure actuelle, c'est une question de survie psychique que d'éviter une telle situation.

      Marjolaine s'y prend de la même manière avec toutes les femmes qui l'attirent. Avec les hommes, elle a également toujours la même réaction "a priori" (et tant qu'ils n'ont pas fait leur preuve): elle les traite comme des petits garçons incapables de prendre leurs responsabilités (avec la dose d'hostilité que cela suppose).

  6. Le même silence sur les besoins

    En conséquence, nous observons le même silence sur la nature de notre besoin. Non seulement nous ne l'exprimons pas, mais nous dissimulons ou déguisons en gestes anodins nos tentatives de le combler. Et si jamais nous recevons une réponse à ce besoin, c'est aussi le silence quant à la satisfaction et à son importance.

      Thierry se délecte en silence de la tendresse de son professeur. Il ne cache pas qu'il est parfois comblé, mais jamais ne l'exprime clairement et ouvertement. Jamais il ne parle de ce qu'il recherche profondément dans cette relation. Il ne veut pas avoir l'air trop enfantin.

      Lorsque des femmes se sont intéressée à elle Marjolaine en a profité, mais elle ne leur a jamais communiqué le plaisir immense qu'elle éprouvait. Gêne, pudeur...

Conclusion


Pour parvenir à régler le contentieux qui est au coeur du transfert et à atteindre la satisfaction, il nous faut modifier profondément notre rapport avec l'interlocuteur transféré ou encore avec nos parents eux-mêmes. Ce sujet est important et complexe, trop pour être traité dans cet article. J'y consacrerai donc tout un article dans un avenir prochain.

Pour le moment, je me contenterai de proposer aux intéressés une auto-évaluation de leurs relations amoureuses à l'aide des indices de transfert ci-dessus. Ce questionnement peut stimuler la réflexion et qui sait, peut-être provoquer l'amorce d'une démarche.

Le sujet de l'homosexualité est complexe et délicat. Nous n'avons pas toutes les réponses et je ne prétends pas comprendre entièrement cette problématique. Aussi, les réaction et les commentaires sur cet article sont les bienvenus. En fait, je souhaite vivement continuer d'alimenter ma réflexion à partir de vos réactions.
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